Quo vadis ? La collection de cartes à jouer du Musée Allerheiligen de Schaffhouse

Cet article passionnant consacré à la vaste collection de jeux du Musée zu Allerheiligen de Schaffhouse nous a été fourni par Cartophilia Suisse, l’association suisse des amateurs, collectionneurs, chercheurs, fabricants et autres passionnés de cartes à jouer. L’auteur de cet aperçu passionnant est Daniel Grütter. Il est conservateur en histoire culturelle au Musée Allerheiligen de Schaffhouse.
Situé dans la vieille ville de Schaffhouse, le Musée Allerheiligen – aménagé entre 1921 et 1938 dans l’enceinte de l’ancien monastère bénédictin d’Allerheiligen – compte parmi les plus grands musées de Suisse en termes de superficie. En tant que musée universel, il réunit sous un même toit les disciplines scientifiques que sont l’archéologie, l’histoire, l’art et les sciences naturelles.
En 1988, le musée a reçu un don important de cartes à jouer : Annelis Steinmann-Müller (1920–2008), fille du fabricant de cartes à jouer Heinrich J. Müller, a remis à la ville de Schaffhouse la collection de cartes initialement rassemblée et conservée par la manufacture locale de cartes à jouer AGM AGMüller, située à Neuhausen am Rheinfall.
Certes, le musée possédait déjà une petite collection remarquable de cartes datant principalement du XIXe siècle, mais ce don considérable a démontré de manière saisissante que des cartes à jouer y étaient fabriquées sans interruption depuis environ 1760, une période unique dans l’histoire de la fabrication suisse de cartes.
Par la suite, grâce à d’importants dons ainsi qu’à l’acquisition de collections privées nationales et étrangères, les fonds ont pu être continuellement enrichis. C’est ainsi que les collections d’Eduard Salzmann (1997) et de Kurt Scheffmacher (1999) sont venues s’y ajouter. En 1999, les responsables du musée ont réussi, à l’occasion de la vente de la société AGM AGMüller au groupe de cartes à jouer Cartamundi, à sauver une grande partie des archives de l’entreprise de la destruction. Ces archives sont aujourd’hui considérées comme un fonds unique d’importance nationale.
Jusqu’en 2002, la collection de cartes à jouer était gérée par Max Ruh (1938-2013), bénévole.

Aujourd’hui, c’est surtout la Fondation Sturzenegger de Schaffhouse, créée en 1987, qui s’efforce progressivement, en collaboration avec Daniel Grütter, conservateur du département d’histoire culturelle du musée, d’enrichir et de mettre en valeur la collection.
Aujourd’hui, le Musée de la Toussaint possède la plus importante collection de cartes à jouer de Suisse, avec plus de 18 000 jeux datant de 1500 et des années suivantes, ainsi qu’une bibliothèque spécialisée comptant plus de 300 titres. Outre des cartes isolées, des jeux incomplets et des fragments de feuilles d’impression datant d’avant 1700, la collection se distingue avant tout par la qualité et la quantité de jeux complets datant de 1700 et au-delà, provenant des quatre coins du monde. La collection met l’accent sur les jeux de cartes présentant des illustrations en allemand, en suisse allemand, en italien et en français du XVIe au XXe siècle, ainsi que sur les cartes de taroc et de tarot, les cartes d’artistes et les jeux de quatuors. Les fonds de blocs d’impression, de feuilles d’impression et de cartes issues de la production de la société locale AGM AGMüller sont particulièrement riches.
Face à la richesse de ces documents, la question se pose pour les responsables des collections de savoir comment exploiter de manière pertinente ce trésor culturel et historique et le rendre accessible à un large public. À quoi pourrait ressembler, à l’avenir, une médiation muséale adaptée du patrimoine culturel que constituent les « cartes à jouer » ?
L’étude scientifique des biens culturels constitue le fondement de toute approche tournée vers l’avenir. Depuis 2013, la collection de cartes à jouer est conservée dans le dépôt-exposition nouvellement aménagé du musée. Un espace spécialement conçu pour les œuvres graphiques offre des conditions idéales pour un stockage conforme aux règles de conservation, ainsi que des postes de travail fonctionnels pour leur traitement.

Alors qu’autrefois, les collectionneurs utilisaient des outils analogiques pour répertorier leurs fonds, cette tâche s’effectue aujourd’hui à l’aide de technologies numériques. Le Musée de la Toussaint utilise à cette fin la base de données MuseumPlus. Grâce à cet inventaire centralisé, environ 6 000 jeux de cartes ont pu être répertoriés à ce jour selon des critères uniformes.

Les cartes à jouer sont et restent les pièces maîtresses incontestées de cette collection muséale. Parmi celles-ci, les fonds rassemblés par des collectionneurs privés sont traités comme des ensembles autonomes. Leur composition reflète les préférences propres à chacun de ces collectionneurs. Outre les collections privées déjà mentionnées, nous vous en présentons trois autres à titre d’exemple.
En 1999, la Fondation Sturzenegger a pu acquérir pour le musée la collection privée suisse de Heinrich Kümpel-Amsler (1910-2006). [Max Ruh, « Collection de cartes à jouer de Heinrich Kümpel-Amsler », dans : Fondation Sturzenegger (éd.) : Les acquisitions 1997-2001, Schaffhouse 2003, p. 229–235]. Ces jeux, rassemblés pendant plus de 60 ans, comprennent des cartes datant de la fin du XVe siècle jusqu’à la première moitié du XIXe siècle. Pour Kümpel-Amsler, la conception devait répondre à des exigences artistiques élevées et avoir été réalisée à l’aide d’au moins une technique manuelle (gravure sur bois, eau-forte, colorée ou monochrome, gravure sur cuivre, lithographie). Les cartes dont toutes les parties avaient été produites industriellement n’ont pas été prises en compte.


Il convient de mentionner les jeux que son épouse, Gertrud Kümpel-Amsler (1913-2008), a apportés à la collection du musée. Inspirée par la collection de son mari et par le plaisir qu’elle y trouvait, cette graphiste de formation a créé 16 nouveaux jeux de cartes en utilisant différentes techniques.

En 2008, environ 4 000 cartes à jouer provenant de la collection du collectionneur genevois Gaston Bevilacqua (1924-2008) ont pu être acquises. [Max Ruh, « Collection de cartes à jouer de Gaston Bevilacqua », dans : Fondation Sturzenegger (éd.) : Rapport annuel – Acquisitions 2008, Schaffhouse 2009, p. 147–161]. La majeure partie de sa collection est constituée de cartes du XXe siècle, les plus anciennes remontant au dernier quart du XVIIe siècle. Bevilacqua s’intéressait tout particulièrement aux cartes à jouer de luxe, répandues dans toute l’Europe au cours du premier quart du XXe siècle. Les cartes en chromolithographie de la manufacture de cartes à jouer Dondorf à Francfort-sur-le-Main, pour la plupart réalisées selon un procédé d’impression complexe à 16 couleurs, étaient considérées comme d’une qualité exceptionnelle. La collection comprend la quasi-totalité des éditions parues.

La dernière acquisition majeure de l’année 2020 a été la collection de cartes à jouer du graphiste suisse Léon Schnyder (1935–2017), qui compte plus de 700 exemplaires. [Daniel Grütter, « Collection de cartes à jouer de Léon Schnyder », dans : Fondation Sturzenegger (éd.) : Rapport annuel – Acquisitions 2019/2020, Schaffhouse 2021, p. 202–229]. À partir de 1986, il avait lui-même conçu au total 7 jeux de cartes et rassemblé des jeux à la conception graphique exceptionnelle.

Outre les jeux de cartes, la collection du musée comprend également des blocs d’impression, des presses à cartes et des coffrets décorés destinés à la conservation du matériel de jeu. Ces moments de convivialité ont très tôt favorisé l’apparition d’accessoires de jeu prestigieux et esthétiques. En 2018, une pièce particulièrement remarquable, vestige de la culture ludique de la cour du XVIIIe siècle, a ainsi pu être acquise. [Daniel Grütter, « Boîte en porcelaine contenant des jetons de jeu », dans : Fondation Sturzenegger (éd.) : Rapport annuel – Acquisitions 2017/2018, Schaffhouse 2019, p. 200–203].
Cette boîte en porcelaine de Meissen, décorée de cartes à jouer issues de l’atelier du fabricant de cartes lyonnais Claude Valentine (1616-1684), servait à conserver des jetons. Ces jetons, au nombre de 24 par symbole de carte, étaient utilisés pour jouer au jeu de cartes « L’hombre ».

Parmi les nombreuses cartes conçues par des artistes à l’époque où l’AGM AGMüller était en activité, les croquis préparatoires du graphiste et illustrateur Melchior Annen (1868-1954) retiennent particulièrement l’attention.

Les esquisses réalisées par Félix Vallotton (1865-1925) en 1898, acquises en 2023 par la Fondation Sturzenegger, sont un peu plus anciennes, mais n’ont pas été créées pour la manufacture de cartes à jouer de Schaffhouse. [Marina Ducrey, Félix Vallotton 1865–1925, Catalogue de l’œuvre peint, Milan, Institut suisse des sciences de l’art, Fondation Félix Vallotton, Éditions 5 Continents, 2005, tome III, p. 888/89, n° XIII].

Ces 12 cartes à jouer témoignent de l’intérêt et des talents de Vallotton dans le domaine des arts appliqués. Tant les compositions que la caractérisation des personnages témoignent d’esprit et de perspicacité. Le jeu de cartes – qu’il s’agisse de poker ou de solitaire – semble l’avoir occupé tout au long de sa vie. Le motif de la carte à jouer apparaît sur nombre de ses peintures et gravures, créant ainsi un lien passionnant avec les œuvres de la section d’art du musée d’Allerheiligen.
Les dessins de Vallotton illustrent parfaitement la volonté du musée d’aborder des thèmes de société de manière transversale, et donc interdisciplinaire. Afin de présenter de manière adéquate les collections à un large public, les responsables continuent de miser sur des publications et des expositions temporaires, encouragés par le succès des présentations « Tarock – Tarot. Jeu de cartes et divination » (2004), « De l’œuvre du diable au passe-temps national. Les cartes à jouer de Schaffhouse » (2013) et « Envie de jouer ? Histoires autour des jeux de cartes » (2016). Cette dernière exposition vous plongeait, sur une surface d’environ 600 m², dans l’univers haut en couleur des cartes à jouer. Sur le fond, l’exposition couvrait une période allant de l’apparition des premières cartes au XVe siècle jusqu’à la culture populaire du XXIe siècle. Outre les cartes à jouer, on pouvait y admirer d’impressionnants documents écrits, des tables de jeu, des tableaux, mais aussi des documents audiovisuels consacrés au jeu de cartes. Des espaces de jeu étaient disséminés tout au long de l’exposition, dans lesquels les visiteurs pouvaient s’essayer activement aux jeux de cartes. Il était également possible de se mesurer les uns aux autres dans la construction de châteaux de cartes.
Le musée « Zum Allerheiligen » a pour objectif de continuer à préserver, à cataloguer et à enrichir ses collections, ainsi qu’à les mettre à la disposition des chercheurs et du public intéressé. Il s’agit de mieux faire prendre conscience de l’importance culturelle et historique du « jeu de cartes » en tant qu’élément à part entière de notre culture quotidienne.
Auteur : Daniel Grütter, conservateur en histoire culturelle, Musée Allerheiligen, Schaffhouse
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